TRAVERSER

Conception, réalisation, production : Moncef Frigui

Co-production : Des Astres Associés

Image, montage : Axel Treil

Musique : Iyadh Labbene

Performers : Patricia Baena, Margaux Decroix, Mathieu Prévot

Regard artistique : Mathilde Perrot

Assistant technique : Benoît Bureau

Traverser. Traverser un espace, traverser une histoire. Traverser pour aller ailleurs ou retourner chez soi, traverser pour aller vers l’autre ou le fuir. Traverser ensemble mais aussi traverser seul. Traverser un obstacle (ce qui sépare) ou traverser un pont (ce qui rassemble). Et pendant la traversée, être traversé par des émotions.

Tout cela figuré dans deux grands espaces blancs, éloignés de tout temps et de tout lieu (mais pas de toute réalité), supports de nos projections et de nos interprétations. Film diptyque, séparé par une lisière noire. D’un côté, le plein, la solitude ou la retraite, l’immobilité ou la lenteur. De l’autre, le vide, le groupe, le mouvement, le désir de traverser. Puisque le verbe devient matière filmique, il convient également de faire apparaître la traversée de l’image : ce passage du champ au hors champ. Le tout en projection, cette traversée de la lumière.

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Le film

À gauche, dans l’espace blanc, une femme blanche, robe et escarpins noirs, dans un fauteuil sombre. Elle est pâle, fluette, presque évanescente, dans un décor qui la dépasse. Elle est entourée d’objets oubliés – une radio silencieuse, un miroir qui ne reflète qu’une lisière ténue, nette pourtant, entre noir et blanc. Elle est assise, immobile : elle a déjà traversé. Elle regarde dans le vide, et même regarde le vide : cet espace autre, désert. Le voit-elle réellement ? Elle semble en tout cas pressentir ce qui s’y passe, car soudain elle détourne les yeux. Elle ne ressent plus le vide, mais le trop plein : ces objets encombrants, sans usage. Comme pour ne pas voir l’homme qui apparaît l’instant d’après.

À droite, une jambe surgit avec audace dans l’espace inconnu. Puis se retire. Peur, hésitation, déception ? La seconde jambe poursuit autrement l’exploration. Rivée au sol
d’abord, s’élevant ensuite. Puis le bras, puis la tête apparaissent, le corps tout entier tourné vers une même direction, un même désir – la femme blonde, mère, sœur, amante ou parabole de la patrie ? Première traversée : celle du hors-champ vers le champ de l’image. Son corps mouvant dans cet espace immaculé figure l’encre sur une page blanche : il écrit et incarne le verbe. Il s’arrête, se replie sur lui-même, fatigué par le parcours ou apeuré par l’inconnu.

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Et dans un mouvement symétrique, la femme s’est levée, emportant la radio là où ça capte : près de la frontière. Elle déplie l’antenne de la radio quand l’homme déplie son corps. Peut-être écoute-t-elle des nouvelles du monde quand lui observe son monde passé. Dos à elle, il scrute ce qu’il a laissé derrière lui.

Elle prend alors le miroir, l’élève face à elle et l’emporte en direction du mur qui la sépare de l’homme. Et au fur et à mesure qu’elle avance, il se rapproche d’elle, comme s’il l’avait vue. Le miroir serait-il devenu fenêtre ? Mais elle s’est retournée – inévitablement, ils semblent se manquer, se passer à travers : quand il se lève, elle s’assoit, quand il vient vers elle, elle s’éloigne. Symétries inversées, contiguës pourtant. Dans le miroir, voit-elle son beau visage raidi ou cet homme androgyne qui caresse le mur, entre supplice et désir ? Le miroir la révèle-t-il à elle-même ou lui révèle-t-il le monde ?

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À droite, une autre femme rentre dans le champ. D’abord la tête : le regard avant la réaction. Elle est blonde elle aussi : est-elle le reflet, le double ou le pendant de la femme de gauche ? Son blond n’est pas celui cendré, impeccable de la femme qui lui fait face : elle, c’est un blond doré, bouclé, sauvage. Elle n’est pas menue, aérienne, comme sortie d’un rêve, non. Elle est voluptueuse, présente au monde, ancrée dans la terre. Elle avance d’un pas nu et assuré, presque lourd, quand l’autre se déplace avec lenteur et minutie, perchée sur ses talons. Et elle rompt cet instant en suspens, étrangement intime, de ce couple irréel qui s’éloigne l’un de l’autre.

À gauche, la fine blonde retourne à son fauteuil, son miroir, son rouge à lèvres. À droite, la grande blonde pousse l’homme, le tire. Elle est ferme et vigoureuse – elle a apporté sa détermination et avec, peut-être aussi, sa force. Quand il finit au sol, elle avance seule. Elle frappe le mur, pour qu’il se brise, pour qu’on lui ouvre. Lui, était doux, elle est révoltée.

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En face, la radio tombe, la blonde se précipite. La radio ne marche plus mais l’appel du monde extérieur a été entendu. Pour la première fois, il semble que la femme remarque le couple, elle le voit s’asseoir, le regard tourné vers le hors champ – le passé. Elle ne voit plus le monde à travers son miroir – dont on ignore d’ailleurs la nature puisqu’on n’y voit jamais son reflet à elle… Il aura fallu que son monde soit perturbé pour voir au-delà : pour la première fois, elle ne cligne plus des yeux, elle les garde grands ouverts. L’homme sent-il ce regard posé sur eux ? Il se retourne en tout cas, se relève et avance vers la femme seule, la regarde. La femme assise suit alors ce regard.

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La traversée aura eu lieu sans qu’aucun des corps ne passe la frontière ; la traversée aura eu lieu par la circulation de leurs regards. La frontière, qui les avait séparés, va-t-elle enfin les réunir, faire le pont entre les deux espaces ?

Le dispositif

Il y aura deux projections. Deux images pour deux espaces. Entre les deux images de blanc et de lumière, il y aura le noir, le réel : le mur de la salle d’exposition plongée dans l’obscurité. Ce mur sera tantôt caché par les images, utilisé comme support de projection, tantôt révélé, mis à nu, devenant l’intervalle entre les images.

La frontière n’est pas dans l’image mais entre les images, elle n’appartient pas véritablement au monde des personnages : est-elle alors réelle ? À la fin de ce film-dyptique, les projections s’arrêtent : le mur redevient mur et la frontière disparaît. Comme si elle n’avait jamais existé, comme si elle n’existait pas.

Et au mouvement des images répondra le mouvement des visiteurs, au silence des images le bruit de leurs corps et de leurs mots : à eux de rythmer le film de leur propre puissance sonore.

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IMAGE VERBE COMPLÉMENT

Ce film s’inscrit dans le projet Image Verbe Complément. L’image est le sujet du projet. L’image devient le complément du verbe et inversement. Le projet se présente sous la forme d’une série de films courts (entre 2 et 10 minutes) et s’appuie sur le verbe comme point de départ de l’image. Il s’agit d’interroger la pluralité des significations du verbe par l’image. L’ensemble du travail s’inscrit profondément dans l’actualité, qu’elle soit politique, économique, sociétale ou culturelle, en réinventant par l’image des verbes forts mais médiatiquement banalisés.

«Ange du mouvement, qui donne le branle à la phrase» : ainsi Baudelaire définissait le verbe. Élément moteur qui donne à la phrase son élan, le verbe décrit l’action. Il est action. Sans doute est-ce parce qu’il est à ce point essentiel qu’avant de caractériser une catégorie grammaticale, il désigne la parole. À la fois action et parole, le verbe confronte l’homme à ses propres choix d’action, positif ou négatif. Car utiliser le verbe, c’est rendre l’action effective, qu’elle soit passée, présente ou à venir. En ce sens, le verbe, plus que tout autre mot, est lourd de sens.

Le verbe, c’est aussi ce mot en mouvement qui ne se fige jamais. Il est pluriel ou singulier comme le nom ou l’adjectif, mais il est aussi futur, passé, présent : il s’inscrit dans le temps. Il est le temps. Alors quoi de plus juste pour réfléchir le verbe que le film ? Image en mouvement, image «matière-temps». Réfléchir, c’est-à-dire penser et refléter le verbe : le film sera la surface réfléchissante du verbe, nécessairement polysémique. En devenant surface, le verbe se fait corps. Et pour qu’il gagne plus encore en relief, l’espace de monstration des images importe tout autant que les images elles-mêmes.

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